Accueil > ENVIRONNEMENT > ENVIRONNEMENT INFO > CLIMATS > Plantons des milliards d’arbres et nous serons sauvés... ? - par L. (...)

Plantons des milliards d’arbres et nous serons sauvés... ? - par L. GRISEL

lundi 30 décembre 2019, par C3V Maison Citoyenne, Yonne l’autre

Edito du mercredi 15 janvier 2020  : Plantons des milliards d’arbres et nous serons sauvés
15 janvier 2020, Yonne Lautre par Laurent Grisel, écrivain,

Il faut planter des arbres, partout, dans le moindre interstice et dans les plaines les plus grandes, en ville comme en campagne comme en forêt et dans les jardins et au bord des routes. C’est urgent, c’est vital. Par milliers, par milliards. Mais il se trouve que nos amis les arbres sont, à leur tour, une des victimes du solutionnisme – cette croyance selon laquelle tous nos défis de vie ne sont que des problèmes à résoudre et que tout problème a une ou plusieurs solutions. [1] Et nous avons maintenant assez de données, d’actualités, de recherches, pour faire le point sur ces deux graves questions : la plantation d’arbres, le solutionnisme.

Quel est le problème ? Le dérèglement climatique.

Comment le résoudre ? Planter des arbres. Mille milliards devraient suffire.

« Si l’on ajoute 1 000 milliards d’arbres sur Terre, on parviendrait à se débarrasser de l’essentiel du carbone qui se trouve dans l’air aujourd’hui ! »

Eh beh, c’est une bonne nouvelle ! C’est écrit dans une lettre que mal d’amies ont reçue vers le 15 août 2019. Une lettre signée Guillaume Chopin, d’une pompeuse « Association Internationale pour une Santé Naturelle Scientifique et Humaniste » - une de ces machines à récolter les adresses personnelles au prétexte de bonnes causes.
Voir notre article du 21 aout 2019 "ATTENTION ! PETITION A PRENDRE AVEC DES PINCETTES !>

L’article de juillet 2019

L’auteur s’appuie sur un article paru le 5 juillet 2019 dans la revue Science, l’une des plus prestigieuses revues scientifiques existantes, publiée par la AAAS, Association for the advancement of science des Etats-Unis.
Le titre : « The global tree restoration potential » (le potentiel mondial de restauration des arbres). Les auteurs : des chercheurs de la FAO (l’organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture), du CIRAD (le Centre de coopération internationale en recherche agronomique pour le développement) et de l’ETH-Zürich, l’école polytechnique fédérale de Zürich. L’auteur mis en avant par les médias et principal bénéficiaire de l’étude est Thomas Crowther, aux yeux des médias un héros ; il dirige à l’ETH-Zürich un laboratoire qu’il a nommé sans fausse pudeur le « Crowther Lab ».
Thomas Crowther est le conseiller scientifique en chef d’une campagne des Nations unies, l’« UN’s Trillion Tree Campaign » (campagne des mille milliards d’arbres). Cette campagne s’appuie essentiellement sur les bonnes volontés de la jeunesse et le financement de grandes entreprises via le WWF, etc. Il est correct d’en déduire que l’étude du Crowther Lab sert directement les objectifs de cette campagne dont le but est, justement, de planter mille milliards d’arbres sur notre planète d’ici 2050 – plus précisément de les replanter, de les sauver de la disparition et de les mieux protéger.
Th. Crowther, dans un travail précédent, avait dénombré un peu plus de trois mille milliards d’arbres et montré que le nombre d’arbres aurait diminué de 46% depuis l’apparition de l’agriculture, il y a 12 000 ans. De nos jours, nous perdons environ quinze milliards d’arbres par an. Si nous voulons atteindre l’objectif de mille milliards supplémentaire d’ici 2050 il faudrait, grosso modo, en planter trente-trois milliards par an.
Que signifierait, en termes d’effet de serre, l’objectif de mille milliards d’ici 2050 ? Le stockage d’environ 200 milliards tonnes de carbone (200 gigatonnes), une fois que les arbres plantés auront atteint leur pleine taille, à comparer aux 300 gigatonnes relâchés, selon Crowther, par l’humanité depuis l’ère préindustrielle (mais il s’agit, selon ses critiques, d’une erreur grossière, le bilan est du double, 600 gigatonnes relâchés, dont 45% restés dans l’atmosphère, le reste absorbé par les océans et les sols). Cela permettrait, toujours selon les calculs présentés, de diminuer de 25 % le taux de CO2 dans l’atmosphère à l’échelle des 40 à 100 prochaines années.
L’équipe de recherche a fait une analyse précise de 80 000 images satellites, complétée par des enquêtes de terrain, sous l’angle de la densité de plantation. Ils ont ensuite étudié ces données selon dix caractéristiques du sol et du climat. Ce qui a été estimé, c’est un potentiel de restauration et de reboisement grâce à une augmentation de la densité de peuplement. Pour cela ils ont comparé les densités pour tous les espaces ayant les mêmes caractéristiques et ils leur ont appliqué la densité la plus élevée…Il y aurait donc assez de place pour ces milliards de nouveaux arbres – sans retirer de surfaces à l’agriculture que nous connaissons ni aux autres activités urbaines, commerciales, industrielles, consommatrice de sols – ce point qui peut paraître technique est en fait très politique, les chercheurs ont inclus dans leurs hypothèses de travail et dans leurs calculs le maintien du système existant - il suffirait de restaurer et reboiser les écosystèmes qu’ils appellent « dégradés » et dont ils estiment la surface à environ 900 millions d’hectares, une très vaste étendue de la taille des USA.
Où agir ? Selon l’étude, principalement dans six pays : la Russie, les Etats-Unis, le Canada, l’Australie, le Brésil et la Chine – dans cette liste on trouve l’Australie, le Brésil, des pays célèbres ces derniers temps pour leurs gigantesques feux de forêts.

La mobilisation est mondiale

La campagne « Trillion Tree » n’est pas la seule initiative mondiale. Il existe aussi le « Défi de Bonn », « The Bonn Challenge », son but est de restaurer 500 millions d’hectares de 2011 à 2030. Ses promoteurs, le gouvernement allemand, l’IUCN (l’union internationale pour la conservation de la nature) et le WWF, insistent sur les bénéfices économiques de l’initiative : les « communautés rurales » en tireront des revenus, il y aura un « retour sur investissement » de 12 à 40%, etc.
Ce qui est intéressant dans ce « défi », c’est que les gouvernements des pays impliqués ont affichés des objectifs ambitieux. Et c’est un des résultats de l’étude associant le Crowther Lab de l’ETH et des chercheurs de la FAO et du CIRAD, que de montrer que beaucoup de ces objectifs sont, sur un plan strictement géographique, d’espace disponible, irréalistes.
Claude Garcia, chercheur au Cirad, en poste à l’ETH et co-auteur de l’étude, signale ainsi que « 10% des pays environ se sont engagés à restaurer les forêts bien au-delà de leur surface disponible », ils ont donc sur-évalué leurs capacités. Par ailleurs, « plus de 43% des pays se sont engagés à restaurer une zone représentant moins de 50% de la surface disponible pour la restauration », ils ont largement sous-évalué leurs possibilités…
Un autre point fort de la méthode adoptée, qui se base sur des mesures de densité, est de quantifier une grande faiblesse des politiques de reboisement : dans les forêts du nord du globe, cette densité est de 30 à 40%, en zone tropicale elle peut atteindre 90 à 100 %. Or, les forêts du sud sont guettées par la sécheresse qui fait mourir les arbres sur pied, par les incendies qui les dénudent et les consument, chaque perte est immense ; il n’est pas sûr que la densification des forêts du nord compense ces pertes.
Avant d’aller plus loin on peut déjà noter cela : l’article de juillet 2019 intervient dans un contexte d’actions tant bénévoles qu’intergouvernementales. Partout, jeunesses et capitaux sont embarqués dans une action qui se prétend salvatrice.

Les clés du succès

L’article du 5 juillet 2019 a reçu un accueil immense, des milliers d’articles dans le monde entier. Le fait que le Crowther Lab dispose de son propre service de presse n’explique pas tout. La presse dans tous les pays au service du bizness, et très habituée à l’instrumentalisation des bonnes volontés, a retrouvé dans cette histoire simple et qui se dit vite, pour tout dire merveilleuse, « sauvés par les arbres », son terrain de jeu favori. C’est un fait d’observation quotidien, « la solution » est toujours et à tout propos saluée, encouragée, applaudie. Toutes nos peines et nos douleurs sont transformées en problèmes à résoudre et, miracle, on trouve de suite une solution. Un étudiant se suicide ? La ministre met en place un numéro de téléphone payant pour écouter les détresses. Et ce qu’on appelle « la vie » continue. Question ponctuelle, réponse partielle. Ne pas prendre le temps d’analyser l’arbre depuis ses racines, son terreau, ses humidités et ses champignons, ne pas parcourir les ramifications complexes des causes et des conséquences. Ainsi, c’est certain, pas de responsabilités, pas de coupable. Quoiqu’il advienne, vite, on trouvera une solution. Sur un plan psychologique, est-ce si différent du cri « Jésus sauve » poussé dans les cérémonies des églises évangéliques ?
Il faut dire aussi que la promesse est forte : il suffit de planter des arbres. Finies ces demandes fatigantes du GIEC de laisser charbon, gaz et pétrole dans le sol. Finies ces pressions gauchistes et irresponsables sur les banques. Finies ces critiques irréalistes des traités de libre-échange. Finies ces discussions exarcerbantes sur la décroissance et autres idées radicales. Yaka planter des arbres. Quel soulagement, non ?

Les critiques des chercheurs et des gens de bon sens

Assez loin des feux des médias, l’article de Science a été rapidement l’objet de critiques de la part des chercheurs. En voici quelques-unes, auxquelles ajouter quelques constats de bon sens :
de nombreuses erreurs de méthode font que le potentiel de stockage est largement surestimé, il serait en fait cinq fois moins important… -
toutes les forêts ne sont pas des puits de carbone, notamment les forêts tropicales ; une étude publiée deux ans avant celle de Th. Cowther et ses collègues dans la même revue, Science, a montré que ces forêts émettent deux fois plus de CO2 qu’elles n’en n’absorbent – et c’est précisément un travail en profondeur sur leur densité qui le montre : les images satellites ne voient pas les dégradations discrètes que sont les abattages sélectifs et les maladies ;
à lire l’étude de près, on se rend compte que la densification proposée se fera au détriment des savanes et des tourbières, sans considération pour la biodiversité ni pour les gens qui y vivent et en vivent – un mépris qui est une des signatures du solutionnisme ;
le reboisement n’est pas le ré-ensauvagement – les opérations vantées sont en général réalisées avec une seule ou très peu d’espèces d’arbres, elles apportent peu en termes de biodiversité et d’activité biologique des sols ;
ces campagnes de reboisement exigent eau et entretien, elles sont fragiles, de sorte que le décompte des arbres plantés (chiffres publiés par les gouvernements engagés dans le « Défi de Bonn », par exemple) n’est pas aussi glorieux qu’on aimerait – une analyse des plantations d’arbres en Ethiopie entre 2010 et 2015 montre que, faute d’entretien, 75% des graines semées ou des arbres plantés n’ont pas survécu ;
les plantations d’arbres en vue de leur exploitation avec coupes rases au bout de trente ans ne stockent le carbone que temporairement pour le relâcher aussitôt après ;
les opérations de reforestations servent de support au marché des compensations carbone : planter ici donne le droit de polluer ailleurs, les bénéfices supposés sont donc annulés… ;
la destruction des forêts existantes augmentent et contredisent les programmes de reforestation – en 2017, trente millions d’hectares ont disparu, pour faire image, la surface de l’Italie ;
les incendies apportent un démenti tragique aux scénarios solutionnistes – l’été 2019 partout on a connu des « mégafeux » (la fusion de plusieurs incendies en un seul, un mot apparu récemment) « sans précédent » - en Australie, pays qui a promis de planter un milliard d’arbres d’ici 2050, près de douze millions d’hectares ont été brûlés entre septembre et décembre ; douze millions d’ hectares en Amazonie (surtout au Brésil et en Bolivie, en raison de la sécheresse et pour la conquête de terres agricoles, pour les mines, incendies aggravés au Brésil par le pas assez célèbre « Jour du feu », crimes encouragés de fait par le président fasciste Bolsonaro ; et feux encore jusqu’au cercle arctique, jusqu’en Sibérie où près de quinze millions d’hectares ont brûlé dans les huit premiers mois de l’année , libérant le méthane enfoui dans les sols…

il n’y a pas que les forêts, des arbres doivent être plantés dans les champs, dans les grandes cultures, et aussi au bord des routes ; les arbres apportent tenue du sol, retenue de l’eau, azote et carbone dans sol, champignons et faunes qui nourrissent le sol, fertilisent les cultures, apportent l’ombre aux heures brûlantes, brisent le vent et retiennent les sols qui sont emportés dans les espaces dénudés… ;
avant même de produire, produire, toujours produire, du bois, certes, ne faudrait-il pas commencer ne plus détruire ? pour un aéroport inutile, pour une « déviation » inutile… ;
il y a urgence, c’est tout de suite, maintenant, qu’il faut réduire massivement les émissions de gaz à effet de serre, tandis qu’un arbre atteint sa maturité, en moyenne, vers trente ans.
Et ainsi de suite… En résumé, on n’est pas loin d’une imposture scientifique au service de programmes massifs de détournement des attentions, des bonnes volontés, et responsable d’un gâchis colossal de ressources organisationnelles et financières qui devraient être orientées ailleurs. Une argumentation biaisée et invraisemblable au service du Bizness As Usual.
C’est amer. Détourner ainsi cette beauté que sont les forêts, que sont les arbres seuls ou en groupe ou en foules, manipuler ainsi l’amour des arbres et des forêts, manipuler ainsi l’anxiété climatique au profit d’industries de semences normalisées, de ce qui se nomme justement exploitation forestière, de coupes brutales et dévastatrices.
Nous avons besoin des arbres. Nous avons besoin de tout ce qu’ils capturent dans les airs et dans le ciel, lumière, eau, azote et carbone, pour les porter à la vie des sols. Nous avons besoin de leur stabilité irréductible et du mouvement lent de leurs branches, des mouvements rapides de leurs feuilles. Et, au soleil, des lunules de lumière et d’ombre de taille identiques qu’ils projettent par terre.
Mais voir tout ceci ramené à des densités factices, embarqué dans une industrie indifférente aux territoires et aux gens dans des opérations de « compensation carbone » dont l’effet le plus direct est de favoriser la pollution…
Cependant il faut aller plus loin. La démonstration devrait nous rendre lucides et critiques à l’égard de tous les solutionnismes.

Misère et folie du solutionnisme

On pourrait définir le solutionnisme comme le fait de présenter toute cause de souffrance comme un problème à résoudre, et de prétendre résoudre ce problème grâce à une solution technique, par conséquent non politique, qui épargne les causes et les responsables des souffrances qu’on prétend soulager.
Ces solutions « techniques » ont une caractéristique remarquable : elles sont toujours techniquement fausses. Car elles sont toujours et exagérément positives, pour les raisons politiques et psychologiques qui leur ont donné naissance.
Une autre caractéristique des « solutions » est qu’elles sont à système socio-économique constant. Elles sont ennemies de la pensée systémique. Elles sont amies du système existant.
Nous voulons et nous faisons autre chose.
Nous sommes les arbres et les forêts et les landes et les bocages et les prairies et les haies qui se défendent.
Nos actions et nos initiatives sont autant d’accusations : des accapareurs, des provocateurs de destructions et accumulateurs de capital. Nos actions et nos initiatives sont autant d’affirmations : de vies et de sociétés entrelacées.

Laurent Grisel, écrivain, co-rédacteur de yonnelautre.fr

SPIP | | Plan du site | Suivre la vie du site RSS 2.0
Habillage visuel © digitalnature sous Licence GPL