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MONNAIE LOCALE - Un moyen efficace pour lutter contre la spéculation financière et les délocalisations ?

vendredi 17 novembre 2017, par C3V Maison Citoyenne



Voilà maintenant sept ans que la première monnaie locale complémentaire, l’Abeille, a été lancée en France. Créées après la crise financière pour encourager l’économie locale et les bonnes pratiques environnementales, dynamiser les territoires tout en freinant la spéculation, elles sont aujourd’hui plusieurs dizaines en France. Une première carte de paiement a même été lancée en Eusko, la monnaie locale des Pays Basques. D’autres villes et régions, en Angleterre ou en Allemagne, connaissent aussi un essor de ces monnaies citoyennes. En France, le ministère de l’Economie et des Finances va-t-il encourager cette innovation ou l’entraver ?

La Cagnole, le Cep, la Doume, la Gonette, le Grain, la Maille, la Miel, la Pêche, la Roue... Plus de 40 monnaies locales circulent aujourd’hui en France, et une trentaine de plus sont en cours de création. Une dynamique qui réjouit Françoise Lenoble, co-initiatrice dans le Lot-et Garonne de « l’Abeille », la première monnaie locale complémentaire lancée dans l’hexagone en 2010. Aux prémices du projet, l’envie des adhérents de l’association « Agir pour le vivant » de « faire quelque chose qui reliait tous les sujets entre eux ». Quoi de mieux que la monnaie, dont se sert chaque individu pour faire ses courses comme chaque grande entreprise pour régler ses fournisseurs.

« L’une de nos interrogations était de savoir où va notre argent quand on paie, explique Françoise. Avec l’utilisation de cette monnaie éthique, nous regroupons tout ce qui touche à nos usages concrets, comme l’alimentation ou la santé. Elle s’inscrit dans notre projet d’une société plus humaine, éthique, sociale, écologique. » Car le principal avantage d’une monnaie locale est de favoriser l’économie et les transactions locales. Autant d’argent en circulation en grande partie réinvesti sur le territoire, sans forcément avoir besoin de le convertir en euros. L’association nomme sa monnaie « l’abeille », en raison de ses préoccupations pour la biodiversité. « En creux, il y a aussi l’idée d’essaimer, mais on ne s’attendait pas à ce que les monnaies complémentaires locales s’étendent bien au-delà de notre département ! », se réjouit-elle.

Cliquez sur la carte ci-dessus.

Agir pour le vivant organise une première réunion rassemblant les autres projets de monnaies locales, trois mois après la création de l’Abeille. Le succès est au rendez-vous : « Cette première rencontre nationale, en Ardèche, a tellement bien marché que nous n’avons plus arrêté depuis », développe Françoise. Depuis six ans, le réseau des monnaies locales complémentaires citoyennes se réunit deux fois par an. Françoise et ses acolytes continuent d’être sollicités pour des conseils par des collectifs souhaitant lancer leurs propres monnaies. « Ce sont des monnaies qui viennent de la base, résume t-elle. Un moyen pour montrer quel genre de société nous voulons... Un peu comme un bulletin de vote ! »

Changer les manières de produire et de consommer

D’un territoire à l’autre, les promoteurs des monnaies locales partagent des valeurs communes. A commencer par la volonté d’une « réappropriation de l’usage de la monnaie par le citoyen » [1]. La crise financière de 2008 a été le point de départ du mouvement, en interrogeant la manière dont fonctionne l’économie et dont circule l’argent. La volonté de lutter contre la spéculation est au fondement de l’Abeille. Pour beaucoup, les monnaies locales sont aussi un outil au service de l’économie réelle, pour favoriser les petits commerces et les entreprises locales.

Cette envie de relocaliser l’économie s’accompagne d’une volonté d’encourager des modes de production et de consommation plus écologiques. Les entreprises et commerces qui s’inscrivent dans le processus sont poussés à changer leurs pratiques, en utilisant davantage de produits locaux. Une manière de contribuer à retisser des liens de confiance entre particuliers, commerçants et entreprises. Ces dernières doivent signer une charte d’engagements pour intégrer le réseau.

Carte ci-dessus réalisée par le Journal L’Âge de Faire dans le cadre de leur cahier spécial « monnaies locales ».

Plus largement, les monnaies locales participent à faire vivre le territoire, et réciproquement : plus un territoire a une identité forte, plus il peut se révéler facile de lancer la monnaie. « Il ne faut pas perdre de vue le sens politique des monnaies locales, résume Dominique Plihon, économiste et co-porte parole de l’association Attac France. Il y a l’idée d’une re-territorialisation de la monnaie et de l’activité ».

A Toulouse, « faire circuler une monnaie sur l’ensemble de la métropole »

La Sol-Violette, à Toulouse, fait partie des monnaies locales pionnières. Avant de la lancer en 2011, des commissions citoyennes se sont réunies pendant deux ans pour établir la charte de valeurs et les conditions d’admission des entreprises. « Nous avons commencé par trois territoires pour expérimenter l’usage de la monnaie, précise Bruno De Menna. Nous essayons maintenant de faire circuler la monnaie sur l’ensemble de la métropole. »

A ce jour, plus de 2400 personnes et 237 commerces et entreprises utilisent la Sol Violette. Soit entre 35 000 et 52 000 Sol en circulation durant l’année – un Sol Violette étant égal à un euro. A la différence de l’Abeille dont le fonctionnement repose uniquement sur des bénévoles, quatre salariés gèrent la Sol Violette, appuyés par une vingtaine de bénévoles.

« Aujourd’hui, l’un des enjeux est de renouveler la mobilisation et la participation citoyenne. C’est difficile après six ans d’entretenir la dynamique », reconnaît Bruno de Menna. Échanger des euros contre des coupons papier implique de se rendre dans des « comptoirs d’échanges », ce qui peut devenir une contrainte pour les usagers selon les horaires d’ouverture et leur localisation. Autre difficulté : une partie des prestataires ont des fournisseurs en-dehors de Toulouse, qui ne peuvent pas payés en Sol Violette. « Nous réfléchissons à la manière dont on pourrait accentuer la coopération entre monnaies locales, et éventuellement élargir la zone de circulation », souligne Bruno de Menna.

A Bayonne, la première carte de paiement en monnaie locale

Plus au sud, à Bayonne, une monnaie locale a franchi début 2017 le cap de la version numérique : les usagers de l’Eusko peuvent désormais utiliser une carte de paiement dans les commerces équipés du terminal. « L’enjeu, avec la mise en place du numérique, est de faciliter l’usage de la monnaie pour ses utilisateurs, explique Xebax Christy, l’un des huit salariés en charge de la gestion de l’Eusko. En contrepartie de la mise à disposition de la carte de paiement, nous demandons aux particuliers d’ouvrir un compte Eusko et de l’alimenter automatiquement chaque mois, même avec un petit montant. Cela contribue à inscrire beaucoup plus fortement la monnaie dans les usages quotidiens. »

Les professionnels ont aussi la possibilité de faire des virements. Quatre ans et demi après son lancement, l’Eusko est la plus importante monnaie locale de l’hexagone avec 3000 particuliers, 650 prestataires et environ 600 000 Euskos en circulation (lire notre reportage : Pays basque : une monnaie locale pour un changement global).
Le maire travailliste de Bristol est payé en monnaie locale

En Europe, l’un des projets les plus avancés sont les Bristol pounds. 1,6 million de livres (2 millions d’euros) sont en circulation depuis cinq ans dans cette ville d’un million d’habitants à l’ouest de l’Angleterre. La monnaie peut être utilisée pour payer une partie des salaires des 850 entreprises participantes. La ville l’accepte même pour partie en paiement des taxes locales. Le maire lui-même, Marvin Rees (Parti travailliste) se fait verser ses indemnités dans cette monnaie.

L’Allemagne connait également une forte dynamique avec une soixantaine de monnaies locales, dont la plus connue est le Chiemgauer, mis en place depuis 2003 en Bavière [2]. Depuis 2010, la coopérative qui gère le Chiemgauer est accréditée par l’institut de microfinance allemande pour accorder des crédits aux entreprises et aux associations. Une enquête de la Direction générale du trésor française note par ailleurs une forte progression des monnaies locales au Portugal, en Grèce, au Brésil, au Canada et aux États-Unis depuis la crise de 2008 [3].

Le verrou de Bercy

En France, les initiateurs de l’Eusko ne comptent pas s’arrêter là. « Nous travaillons à faire adhérer des villes à l’Eusko, et à la possibilité de payer des services publics comme la piscine ou la régie avec la monnaie locale, souligne Xebax. Mais cela implique l’accord de Bercy. » Une idée qui s’appuie sur la loi relative à l’Économie sociale et solidaire de 2014. L’article 16 de la loi reconnaît officiellement l’existence des monnaies locales, et rend possible leur utilisation pour le paiement de services publics. Reste à mettre l’idée en pratique, alors que les freins administratifs se révèlent nombreux... Récemment, la municipalité de Bayonne, dirigée par Jean-René Etchegaray (UDI), a voté la possibilité de verser une partie des indemnités en monnaie locale, mais le feu vert du ministère se fait attendre.

Alors que s’amorce la reconnaissance institutionnelle des monnaies locales, ses promoteurs se heurtent également à la question de leur financement. Euskal Moneta, l’association qui coordonne la gestion de l’Eusko, ne dispose à ce jour que d’emplois aidés remis en cause par la politique gouvernementale actuelle. « L’association n’a pas de ressources suffisantes pour payer ses huit salariés, s’inquiète Xebax Christy. Cela peut mettre en cause le développement du projet. » Françoise Lenoble se veut néanmoins confiante : « Quelles que soient les difficultés, chacun peut s’interroger sur ce qu’il peut faire au quotidien pour améliorer la situation. Choisir d’aller chez les petits commerçants, s’appuyer sur une monnaie locale, c’est un beau premier pas. »

Sophie Chapelle

Crédits photos :
- Photo de Une :La Gonette.
- Photo ci-dessous : Ministère de l’Économie et des Finances (cafes-economiques.fr).


Notes

[1] Voir le manifeste des monnaies locales complémentaires citoyennes.

[2] Achetée à parité avec l’euro, le Chiemgauer perd 2% par trimestre - c’est ce qu’on appelle « le principe de la fonte » qui, selon ses promoteurs, contribue à la circulation plus rapide de la monnaie.

[3] Voir la mission d’étude sur les monnaies locales complémentaires et les systèmes d’échange locaux, 2015, p34.

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